Procès Sankara : un témoin à l’offensive contre le général Diendéré

De lui on apprend au fil de ses déclarations volubiles qu’il est adjudant-chef major à la retraite, qu’il a « voulu donner (sa) vie pour la révolution », quitte à prendre le maquis, et qu’il était chef de détachement militaire lors du putsch qui a permis à Thomas Sankara de diriger le pays en 1983. Abderrahmane Zetiyenga est le 36e témoin (sur plus de 110) appelé au procès de l’assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, survenu le 15 octobre 1987. Et c’est le premier à bousculer de la sorte le « Général ». Ce jeudi 9 décembre, il a été confronté au plus célèbre des 12 accusés présents, Gilbert Diendéré. D’ordinaire, les confrontations entre les témoins et cette figure à la fois crainte et respectée de l’ancien régime de Blaise Compaoré sont policées, lisses. Rarement fécondes. Chacun déroule, côte à côte, à la barre, sa version des faits. C’est donc « parole contre parole », et au tribunal d’apprécier – les preuves sont minces 34 ans après les faits. Sauf que Zetiyenga ne s’en laisse pas conter. Il insiste, se tourne vers le longiligne Diendéré qui le dépasse d’une tête, questionne, pointe une incohérence. Et s’obstine, face à ce contradicteur pourtant pointilleux : « Moi, je suis formel. »

Gilbert Diendéré est accusé d’atteinte à la sûreté de l’État, de complicité d’assassinat, de recel de cadavres et de subornation de témoins. Lieutenant au moment des faits, il assurait la sécurité du Conseil de l’entente, siège du pouvoir révolutionnaire entre 1983 et 1987 et lieu du crime. Il contrôle alors une centaine d’hommes. Il est aussi chef de corps adjoint du CNEC (Centre national d’entraînement commando), dont sont issus la plupart des éléments du Conseil de l’entente et des gardes rapprochées de Sankara et Compaoré. Alors que l’exécution de l’assassinat de Thomas Sankara par des membres de la sécurité de Blaise Compaoré ne fait plus guère de doutes à ce stade du procès, Diendéré rappelle que, le jeudi 15 octobre 1987, il a organisé dans la matinée une réunion entre les gardes rapprochées des deux hommes. Il s’agissait, selon lui, de déminer des tensions latentes entre les deux camps, sur fond de rumeurs et de « tracts orduriers ».

Lettre de Sankara

Ces tensions inquiètent aussi Abderrahmane Zetiyenga. Quelques jours plus tôt, il a reçu un courrier de Thomas Sankara. « Mon cher Zetiyenga, Sonda m’a transmis ton message au sujet d’une éventuelle brouille entre le camarade Blaise Compaoré et moi. (…) Je voudrais te rassurer en te répétant ce que j’ai déjà dit à Der. J’ai confiance en Blaise parce que, pour moi, il est un frère, un ami et un camarade. » Zetiyenga, malgré cela, n’est guère rassuré. « J’étais en émoi parce qu’on a souffert pour que cette révolution advienne », dit-il. Le 10 octobre, il quitte le CNEC, basé à Pô, dans le sud du pays, pour se rendre à Ouagadougou. Il dit vouloir « comprendre les deux parties ». Il rencontre Thomas Sankara, puis, le 11 octobre, s’ouvre à Gilbert Diendéré. Les deux hommes se connaissent bien. Zetiyenga a été son adjoint au CNEC. « On ne s’est jamais rien caché, mais là, je ne l’ai pas senti », dit-il.

Selon son récit, il lui tend la lettre du président du Faso et lui propose d’organiser une rencontre entre les gardes rapprochées et éloignées de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré. Lors de la réunion du 15 octobre, des idées sont esquissées pour éviter que la situation ne s’embrase. Puis, affirme Zetiyenga, une autre rencontre, plus informelle, se tient avec des sous-officiers, à l’issue de laquelle Diendéré lui parle d’une « information de catégorie A » : Sankara prépare un coup d’État contre Compaoré. Le chef de la sécurité du CNEC ajoute alors qu’il faut « procéder à son arrestation pour éviter un bain de sang ». Vers 14 heures, Zetiyenga prend position à l’une des entrées du camp avec pour instruction de ne laisser entrer personne, sauf le cortège du président du Faso. Lequel arrive vers 15 h 30. Dans l’heure qui suit, des coups de feu retentissent.

Le vrai-faux complot de Sankara contre Compaoré

Appelé à réagir à la barre, le général Diendéré, treillis léopard et béret rouge, balaie la tenue d’une 2e réunion. Une information capitale pour l’accusation. La thèse du complot ourdi par le camp Sankara aurait, selon elle, été un prétexte pour convaincre les éléments de la sécurité de Compaoré de passer à l’acte. « C’est totalement faux. Après la réunion, tout le monde est parti, explique l’accusé, de sa voix posée et douce. Il n’y a eu qu’une seule réunion, le 15 octobre. Et je n’ai pas reçu d’information de catégorie A. D’ailleurs, on dit source A, et c’est en général suivi d’un chiffre. » Il nie également avoir pris connaissance de la lettre de Thomas Sankara.

« Est-ce que ce n’est pas lui qui m’a envoyé au poste avec comme instruction de ne laisser entrer personne ? » embraye Zetiyenga. « Je n’ai jamais envoyé Zetiyenga à un poste quelconque, il n’avait plus aucune fonction au Conseil de l’entente », explique Diendéré, arguant du fait qu’il était en stage à Pô. « Gilbert Diendéré est quelqu’un pour qui tout le monde a de la considération, mais là, ça me surprend », tente son ancien bras droit. Puis, se tournant vers lui : « Est-ce que je me suis levé de moi-même pour aller à ce poste ? Vous avez bien dit que, si vous m’envoyiez au poste, c’est parce qu’il fallait renforcer la vigilance, parce que vous aviez des informations sur un mouvement de l’Etir (escadron de transport et d’intervention rapide, loyal à Thomas Sankara), vous l’avez dit, oui ou non ? » « Pas exactement. J’ai dit “si je l’ai envoyé là-bas”, je ne suis pas affirmatif, mais je ne pense pas l’avoir envoyé… » « Si ? s’interpose le président. Expliquez-nous. » « S’il s’avère que je l’ai envoyé là-bas. » Le parquet militaire revient sur cet emploi soudain du conditionnel : « Général Diendéré, on ne peut pas dire “peut-être” ou “si je l’ai envoyé là-bas”. » « Je ne l’ai pas envoyé à ce poste », assure l’accusé.

« Pour moi, Gilbert Diendéré a trahi, persiste Zetiyenga. S’il devait procéder à l’arrestation de Sankara comme il nous l’a dit, il aurait planifié, c’est un chef militaire qui a fait l’école de guerre. Ça se serait passé autrement. Donc, pour moi, il a plutôt penché pour un assassinat. »« Mais est-ce que, vous aussi, vous n’avez pas trahi Thomas Sankara en le laissant passer et entrer dans le Conseil de l’entente ? Vous n’avez pas bloqué son véhicule ? » lui demande l’avocat des parties civiles, Prosper Farama. « Je suis en partie responsable de n’avoir pas pu informer Thomas Sankara que Gilbert Diendéré disait qu’il allait procéder à son arrestation. » « Vous étiez à votre poste entre 14 heures et 15 h 30. Vous n’auriez pas pu avertir la sécurité de Thomas Sankara ou le dissuader de venir ? » insiste l’un des avocats de Diendéré, Olivier Yelkouny. « J’allais le dissuader comment ? » interroge le témoin.

Le Point

 

 

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