Situation sécuritaire au Sahel, la descente aux enfers !

 La situation sécuritaire au Sahel (essentiellement Mali, Burkina, Niger) relatée depuis quelques jours par les médias me laisse sans voix et terriblement inquiet par la tournure que prennent les choses dans cette région que j’ai souvent sillonnée.

Pour moi, tandis que les événements dramatiques se multiplient, la crise est clairement en passe de changer de nature et la situation en train de nous échapper. Les rivalités interethniques (intercommunautaires disent les “chercheurs”) pourraient exploser à grande échelle : – les bilans sont désormais de plusieurs dizaines de tués à chaque événement, – il s’agit sans ambiguïté d’affrontements entre groupes ethniques sur fond de vengeances incessantes, – l’Etat, dans tous les cas, est de plus en plus absent, – les forces armées locales et internationales sont incapables d’assumer l’ordre où que ce soit, qu’elles soient présentes ou non sur le lieu de l’événement. Pire, quand les forces locales sont présentes, elles ont pu donner parfois le sentiment d’être impliquées dans les violences d’une façon ou d’une autre, – les autorités politiques locales sont étrangement silencieuses, comme si elles n’étaient pas concernées, si ce n’est pour…constater, – il semble que la lutte pour le contrôle des trafics en tous genres, juteux et lucratifs, exacerbe en sous-main – la communauté internationale, quoi que très présente dans toute la zone (Alliance Sahel, Barkhane, G5 Sahel, Minusma, EUTM Mali, EUCAP Mali, EUTM Niger…), est étrangement silencieuse et semble en incapacité d’imaginer des réponses à hauteur du phénomène qui prend du volume comme une boule de neige dévalant la pente !!! Ce ne sont pourtant pas les moyens humains, techniques et surtout financiers qui manquent à constater par exemple l’ampleur astronomique du montant des budgets évoquée régulièrement à l’issue des grands rassemblements internationaux des acteurs en charge de gérer la crise. A-t-on saisi l’ampleur du changement qui s’opère en ce moment ? Car les observateurs attentifs admettrons avec moi que le phénomène actuel ne se limite pas aux seuls Peulhs et Dogons.

D’autres affrontements intercommunautaires se préparent. Au-delà du rapport des faits effroyables se déroulant sur le terrain, qui évoque les pogroms à venir ? Qui les dénonce ? Qui propose des réponses ? La fatalité n’est pas une option ! N’a-t-on rien appris du passé ? Comment ne pas comprendre que l’ampleur des contentieux passionnels qui s’accumulent complique à chaque événement un peu plus la situation. Contrairement à ce que dit le vieil adage, le silence, en l’occurrence, n’est pas d’or. Il est consternant, inadmissible, révoltant, car au train où vont les choses, avec les massacres qui se multiplient, il faut s’attendre, dans le meilleur des cas, à une situation à la “centrafricaine”, un pays (voire une zone sud-sahélienne) livré aux seigneurs (saigneurs) de guerre qui se seront imposés par la force avec leurs milices et règneront en maîtres absolus dans les fiefs qu’ils se seront taillés, et, dans le pire des cas, à une situation à la “rwandaise”, un génocide à grande échelle où chaque ethnie massacrera l’autre à qui mieux mieux. Réjouissantes perspectives !!! Dans les deux cas, RCA ou Rwanda, les conséquences seront bien sûr épouvantables, et pas seulement dans l’aire mortifère concernée par les massacres mais sur le plan régional très élargi avec des déplacements gigantesques de populations désemparées et déboussolées. C’est un fait, la situation sécuritaire est en train de lourdement déraper, changeant progressivement la nature du conflit ! Je veux croire que les acteurs en charge de gérer la crise dans la zone ont perçu le danger, mais curieusement, comme à son habitude, la communauté internationale constate, déplore, dénonce les faits passés… mais aucune action n’est proposée pour tenter de prévenir le dérapage à grande échelle qui nous attend. Pourtant, au risque de me répéter, je retire de mon expérience de la gestion des crises, en RCI, en Guinée, en Bosnie, à Madagascar, en RCA, au Tchad, à Djibouti…que dans ce genre de situation, l’immobilisme c’est la mort. Or, quelle que soit la situation, il y a toujours quelque chose à faire. Et en la circonstance, selon moi, seule l’action, l’action concrète, l’action réfléchie, l’action organisée, mais l’action immédiate et menée tambour battant, prévoyant des objectifs de très court terme modestes mais nécessitant l’engagement immédiat, de moyen terme plus ambitieux, et de long terme à portée nationale (voire régionale), serait de nature à contrecarrer le grand malheur qui se dessine. Dans le cas précis, il doit être possible de lancer, immédiatement, des petites actions concrètes, multipliées, visant à contribuer à remettre en confiance les communautés intelligemment, à occuper les esprits, à procurer localement un tout petit peu de mieux être, à réconcilier durablement …bref, qui soient de nature à livrer une première réponse. Un mouvement est alors lancé, positif pour une fois, qu’il faut dynamiser en le surmédiatisant !!! Bien sûr, il faut maintenir le mouvement par la suite de façon mécanique. N’étant pas il est vrai théoricien mais plus modestement praticien de la gestion des conflits, je parle là d’expérience pour avoir utilisé cette méthode à plusieurs reprises en situation de crise.

Et je n’ai jamais été déçu ! Ceci est dit avec toute la prudence qui s’impose, car chacun le sait, les situations ne sont jamais identiques, chaque crise est un cas particulier, mais admettons quand même que, régulièrement, les mêmes lignes de force émergent. Cette méthode requiert quand même quelques conditions impératives, dont la toute première est la prise de conscience collective de ce qui nous attend sans réponse proposée. Entendons-nous bien, quand je parle de prise de conscience collective, j’évoque bien tous les acteurs, en Afrique, en Europe, à l’ONU … chacun doit être persuadé du risque pris à ne rien faire. D’autres conditions sont nécessaires, et notamment une volonté politique inébranlable de changer les choses, des acteurs locaux mobilisés, motivés qui s’emparent de la gestion des actions, des moyens financiers à la hauteur (en l’occurrence, un centième des enveloppes annoncées pour la zone par les différents contributeurs devraient largement couvrir les besoins).

L’enjeu n’est-il pas d’ampleur suffisante pour que ces conditions soient remplies ? Enfin, et comme quoi il ne faut pas toujours désespérer, j’ai relevé ce matin quelques propositions dans Jeune Afrique (que je livre ci-dessous). Elles émanent d’un chercheur, Boubacar Haïdara, qui les propose pour “enrayer la spirale de la violence dans le centre du Mali”. Elles pourraient accompagner cette politique de multiplication des actions. Cela vaudrait mieux que les incessants colloques, forums, ateliers, séminaires, conférences …qu’on nous prépare sur le sujet Sahel et n’auront pour mérite que de procurer des per diem conséquents aux heureux et toujours les mêmes participants.

Par Bruno Clément-Bollée Général de corps d’armée (2S)

 Ex-directeur de la coopération de sécurité et de défense au MAE

 Ex-commandant de l’opération Licorne et des forces françaises en RCI

Ex-commandant des forces françaises dans la zone sud de l’océan Indien

 Ex-commandant du 5ème RIAOM à Djibouti

Le chercheur Boubacar Haïdara propose :

– Un démarquage total de l’État des groupes armés communautaires incontrôlables et aux activités répréhensibles, et leur désarmement voire leur dissolution pure et simple ;

 – Une fermeté affichée de l’État vis-à-vis des prévarications des militaires (obligation pour eux de répondre à l’appel des communautés dans le besoin), et vis-à-vis de ceux coupables d’exactions extrajudiciaires.

 L’État devra, en outre, identifier, appréhender et punir les auteurs de crimes afin de combattre l’impunité qui a fortement contribué à l’expansion du niveau des violences sur le terrain ;

 – La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) pourrait enfin concrètement s’investir de son rôle de protection des civils et de facilitation du dialogue entre les parties ;

 – Des campagnes de sensibilisation inclusives, visant à faire évoluer les représentations qui aujourd’hui font systématiquement du Peul un jihadiste, pourraient être initiées par le gouvernement de Bamako. Mais cela passerait aussi forcément par un démarcage des populations peules des actes répréhensibles commis en leurs noms par certains des leurs, ou qui s’identifient comme tels, à l’exemple de la campagne « Not in my name » des musulmans de Grande-Bretagne contre l’État islamique.

 

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