Un documentaire part sur les routes de l’esclavage

 

 

Un ambitieux documentaire, diffusé  sur Arte, décrypte les circuits esclavagistes : quelques oublis, mais un bon travail pédagogique.

 La série documentaire d’Arte Les Routes de l’esclavage (4 films de 52 minutes) a plusieurs vertus. La première est son ampleur chronologique.

 

Exploitant enfin les travaux de nombreux historiens, surtout des Anglo-Saxons, quelques Français (à l’exception notable de l’un des pionniers, Olivier Pétré-Grenouilleau) et Portugais, voilà enfin un documentaire qui couvre l’esclavage sur quinze siècles, tout en mettant l’accent sur la logique économique du processus. Ainsi, cette série s’inscrit dans le sillage d’une histoire globale et connectée qui a permis outre-Atlantique de mieux décrire les rouages de ce phénomène mondialisé.

Certes, la ligne de départ chronologique est quelque peu arbitraire. Pourquoi 476, la chute de l’Empire romain, alors qu’en une phrase on nous rappelle que les Romains faisaient appel aux captifs – et que dire des Égyptiens ? On voit bien où les auteurs veulent en venir : débuter avec la pratique généralisée de l’esclavage par les Arabes, qui, au cours de leur expansion, asservissent les prisonniers non musulmans, au sud de l’Égypte, en Nubie, au Tchad, en Libye… Ce fut l’une des forces motrices de l’expansion des Arabes qui signaient des contrats avec les peuples soumis : la paix contre des esclaves.

                    Rébellion des Zanjs

L’intérêt principal du premier épisode est le zoom sur l’islam abbasside de Bagdad, qui met très tôt un pied en Afrique en fondant le comptoir de Fustat, dans les faubourgs actuels du Caire. Si l’esclavage est d’abord le résultat d’une prise de guerre, il bascule vers la traite et devient intensif avec l’assèchement des marais de Bassorah en Irak. Les Arabes font appel à des Zanjs, des Noirs venus de Tanzanie, du Mozambique et de Somalie. En 869, une rébellion de captifs zanjs, menée d’ailleurs par un Arabe, éclate contre le calife. Elle dure près de quinze ans et menace le sud de l’Irak. Elle est réprimée dans le sang et l’on avance le chiffre de 500 000 à 1 million d’esclaves massacrés.

Le coup porté à l’économie de l’océan Indien et à Bagdad est tel que le documentaire affirme que les conséquences sont à l’origine du basculement du pouvoir islamique vers l’Afrique, Le Caire et la dynastie des Fatimides venus du Maghreb. Le jugement est un peu rapide, mais il permet d’expliquer pourquoi la circulation d’esclaves commence à se concentrer vers l’Afrique subsaharienne. Des centaines de documents retrouvés à la fin du XIXe siècle dans la « Gueniza » (pièce servant d’entrepôt pour des textes sacrés) de la plus vieille synagogue du Caire indiquent qu’au Caire, avoir un esclave permettait au propriétaire d’asseoir son statut social.

La domination des « hommes au teint clair »

Mais les captifs sont de plus en plus nombreux à se convertir, donc à être affranchis. Il faut par conséquent aller plus loin que la Libye ou le Soudan pour trouver de nouveaux territoires. Les Berbères, qui ont domestiqué le dromadaire leur permettant de franchir les immensités désertiques du Sahara, aident les Arabes à se fournir au-delà de cette barrière. Vers 1235, les Arabes arrivent à Tombouctou et installent un comptoir là où règne le grand roi Soundiata, chef du royaume mandingue. On échange sel, dattes, tissus, bijoux, fruits venus de Méditerranée contre l’or de Bambuk (au Mali) et des esclaves. Une route des esclaves est établie, de même qu’un vaste espace commercial de plusieurs milliers de kilomètres, qui s’instaure entre le Mali et Le Caire, et existe encore au XIVe siècle. En 1324, le roi des rois malien Mansa Moussa, assis sur le plus grand tas d’or du monde, fait son grand voyage à La Mecque et au Caire.

Des hiérarchies se mettent aussi en place : les Touaregs imposent leur domination sur les Bellas, caste déclarée servile de génération en génération, qui aujourd’hui encore, dans la guerre du Sahel, souffre de la domination des « hommes au teint clair ». La vente de migrants noirs en Libye a ravivé aussi la mémoire de ces traites arabes. Le documentaire passe bien rapidement, hélas, sur l’esclavage imposé par les royaumes noirs – au Ghana et au Takrur – sur les contrées animistes situées plus au sud qu’il attribue exclusivement encore aux Arabes. De même ; comme d’habitude, est évoqué trop vite, même s’il est cité, l’esclavage des Slaves – qui ont donné leur nom au substantif – déportés pendant de nombreux siècles depuis le Caucase via Constantinople et Venise vers le centre et l’ouest de l’Europe.

 

Il manque encore le documentaire qui racontera ce phénomène durable et massif peu exploré aussi par les historiens. Mais du moins, ce que Pétré-Grenouilleau a appelé les « traites arabes » est-il très correctement décrit, dans la durée, près de sept siècles, du VIIe au XIVe, comme dans le bilan, plusieurs millions d’hommes.

              Romanus pontifex

L’Europe entre en scène à la fin du XIVe siècle, avec un pays trop oublié dans cette histoire : le Portugal. Débarrassée de l’emprise musulmane, informée des inépuisables mines d’or du royaume du Mali, toute la noblesse lusitanienne, à la suite d’Henri le Navigateur, se lance dans une croisade d’un nouveau genre qui contournerait la présence musulmane dans le royaume du Mali désormais converti : la conquête du littoral africain, accompagnée de razzias, effectuées souvent avec des filets de pêche. Faute de trouver de l’or, on revient avec des captifs, vendus par centaines, par exemple sur les plages de Lagos, dans le sud du Portugal.

Le 8 janvier 1454, soit quelques mois à peine après la prise de Constantinople par les Ottomans, qui ferme à l’Europe l’accès au vaste marché des esclaves slaves, le pape Nicolas V émet une bulle, Romanus pontifex, qui apporte une caution morale aux Portugais, légitimant l’esclavage à perpétuité. À leur suite, les Européens vont pouvoir agir avec la bénédiction de Dieu. Vers 1500, près de 10 % de la population à Lisbonne, une des villes-phares de l’Europe, est noire, il existe même un ghetto pour les Noirs. Certains tableaux flamands de la fin du XVIe siècle témoignent de cette présence considérable, d’autant plus oubliée aujourd’hui que les archives lisboètes ont disparu dans le grand tremblement de terre de 1755. Des ossements de femmes noires viennent cependant d’être exhumés dans l’ancien port commercial de Lisbonne.

Sao Tomé, laboratoire esclavagiste

La bascule a lieu lorsque les Portugais franchissent l’Équateur et passent dans l’Atlantique Sud où ils découvrent un nouvel empire, qui n’a eu aucun contact avec les musulmans, l’empire Kongo (Gabon, Congo, Guinée équatoriale, Angola). Son roi se convertit au christianisme, l’aristocratie, elle, se convertit aux bijoux, au tabac et à l’alcool apportés par les Portugais qui instaurent le premier commerce triangulaire grâce à la base de Sao Tomé, une île située à 150 kilomètres au large du royaume de Kongo. Les Lusitaniens apportent chez ces Kongos des produits européens échangés contre des esclaves qui iront travailler dans les mines d’or du Ghana, à Elmina, dans la région du peuple des Akans. Voici le premier dispositif appelé à être souvent imité.

Puis Sao Tomé, 1 000 kilomètres carrés, vraie découverte de cette série documentaire, devient la première plantation sucrière, un laboratoire esclavagiste dont le modèle sera exporté aux Caraïbes et au Brésil lorsque les Portugais mettent le pied sur cette terre avec leur navigateur Cabral en 1500. La traite transatlantique est en place, avec des déportations massives. L’esclave devient une « pièce d’Inde ». On « produit » des esclaves. Luanda, capitale aujourd’hui de l’Angola, devient le premier port d’embarquement. On estime que 23 % des Noirs déportés dans les Amériques sont partis de Luanda.

La guerre du sucre (Lire Sucre : sur les routes de l’or blanc ) alimente la dynamique de l’esclavage transatlantique. L’historien Marcus Rediker estime que 74 % des esclaves noirs ont été déportés aux Amériques pour le sucre. Le modèle portugais au Brésil est copié par la France, l’Angleterre, la Hollande, dans les îles des Caraïbes. Au XVIIe siècle, si on avait demandé au roi d’Angleterre de choisir entre ses treize colonies américaines et la Barbade, il aurait sans hésiter choisi celle-ci. À ce jeu-là, les Anglais et les Hollandais, forts d’un système bancaire et d’assurances très développé – la Lloyd’s à Londres par exemple – qui garantit le financement très risqué mais très fructueux en cas de réussite des expéditions, ont plusieurs longueurs d’avance sur les Français. Le capitalisme occidental se nourrit en partie de la sueur et du sang des Noirs.

La poule aux œufs d’or du capitalisme occidental

On estime que 170 ports en Europe furent des ports négriers. « L’odeur morbide de ces navires impossible à enlever était telle que tous les habitants de ces villes étaient forcément au courant, ces ports puaient la misère humaine. » Quarante-trois forts, français, anglais, hollandais, danois, construits le long de la côte africaine, deviennent les réservoirs où l’on achemine les captifs avant de les embarquer. Les courtiers africains, qui ont noué des relations personnelles avec les capitaines des navires négriers, font des affaires en or. « Dans les ports africains, on savait très bien comment cela fonctionnait aux Amériques. » Cette traite transatlantique aboutit à la construction de la race.

Au début du voyage, ces Africains étaient issus de différentes tribus ; à l’arrivée, ils sont tous confondus dans la même négritude. Idem de l’autre côté, où les négriers, de diverses origines, deviennent des Blancs. À raison, plusieurs historiens rappellent que ce système économique fut la poule aux œufs d’or du capitalisme occidental. S’ils ont réussi à quantifier avec exactitude, grâce aux archives des navires, le nombre et l’origine des captifs, la valeur dégagée par leur travail reste à déterminer. Mais une chose reste certaine : elle représenta au XVIIIe siècle la plus grande accumulation de richesses jusque-là produite.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *